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Le fil de l'histoire

novembre 2025
L’exposition participative « Laanscht eis Aerenz » montre comment des objets chargés de souvenirs personnels, des objets du quotidien, voire des rebuts, peuvent devenir de véritables témoins historiques – et refléter l’identité de toute une région.

Nous faisons tous l’expérience du temps qui s’écoule inexorablement. Dans l’art et la littérature, le fleuve est ainsi souvent une métaphore de l’histoire et du changement. Mais les rivières sont aussi synonymes de rencontres et d’échanges culturels : elles ont constitué les premières voies de communication et routes commerciales, bien avant l’apparition des routes. Le long de leurs rives se sont développées l’agriculture, les moulins, l’artisanat et l’industrie. Un fleuve raconte comment, au fil des siècles, les habitants se sont liés à leur région.

L’Ernz Blanche s’est donc imposée comme fil conducteur d’une exposition consacrée à la vie quotidienne dans les six communes qu’elle traverse. Bob Bintz, bourgmestre de la commune de la Vallée de l’Ernz, souhaitait rendre l’histoire locale accessible à toutes et tous. Son appel à la population : partagez tout ce qui a trait à l’Ernz Blanche ! Objets trouvés, souvenirs, objets domestiques, anciens documents et photographies, mémoires de toute nature ! Une vingtaine de prêteurs ont répondu présent.

Bob Bintz lui-même collectionne depuis l’enfance de nombreuses curiosités : fragments de céramique, têtes de pipes anciennes, clous de rail, un CD encore lisible, une coque de smartphone. « Mes parents n’ont jamais eu besoin de m’acheter un ballon. Les enfants de Larochette en envoyaient suffisamment dans la rivière », raconte-t-il en riant. Une découverte inattendue a eu lieu récemment, lorsque son frère Lex est descendu sur la berge pour récupérer un veau égaré : il y a trouvé une douille d’obus de fabrication allemande ainsi que la gamelle en métal d’un soldat américain portant l’inscription « Simon ».

À travers la vallée de l’Ernz en train à voie étroite

Les deux frères tiennent sans doute leur goût pour les chasses aux trésors de leur père. Parmi les objets issus de sa collection figure un couteau de tanneur rouillé, mis au jour lors de travaux sur le domaine familial. Il aurait appartenu à leur ancêtre Conrad Klein, lui-même tanneur. « C’est ici que prend racine ma passion pour l’histoire locale », explique Bob Bintz.

Une ancienne voie de la ligne à voie étroite du « Jhangeli », que son grand-père avait réutilisée pour construire un monte-sac, est aujourd’hui également exposée, aux côtés de nombreuses images et dessins illustrant la circulation de la locomotive à vapeur entre Cruchten et Larochette.

L’essor et le déclin de l’industrie dans la vallée de l’Ernz Blanche occupent une place centrale dans l’exposition. Georges Ginter, descendant de la dynastie textile Ginter-Ginter de Larochette, constitue un témoin clé – notamment dans le documentaire d’une demi-heure diffusé sur place. À 80 ans, il évoque encore avec enthousiasme la qualité du « Fielser Schaffgezei », ces blouses et pantalons en laine robuste portés surtout par les ouvriers sidérurgistes du sud du pays. L’État luxembourgeois comptait également parmi les grands clients : les uniformes de l’armée, de la poste et des chemins de fer étaient confectionnés à Larochette, à partir de tissus produits localement.

Georges Ginter se souvient aussi de la rivière, qui, après la teinture des étoffes, prenait parfois des teintes vertes, rouges ou bleues. Jeune homme, il a lui-même travaillé plusieurs années dans l’entreprise familiale fondée en 1874. À son époque, l’usine produisait aussi les fameuses « Rodeo Pants » – des jeans made in Luxembourg. Lorsque le marché luxembourgeois s’est ouvert à la concurrence étrangère, l’entreprise a été fragilisée jusqu’à cesser sa production en 1985. Aujourd’hui, le musée du textile de Larochette retrace l’âge d’or de l’industrie textile dans la Vallée de l’Ernz Blanche.

Une cigogne noire venue de Tchéquie

Long de 27,6 km, le cours d’eau a nourri des générations durant des siècles. Les moulins jalonnaient ses rives comme un collier de perles. Mais l’Ernz Blanche a aussi été source de catastrophes, notamment lors des inondations dévastatrices de 2016.

Classée zone Natura 2000, la région abrite de nombreuses espèces animales. Certaines, de passage, y font aussi halte : comme cette cigogne noire découverte par un chasseur en août 2010 dans un champ à Koedange. La bague à sa patte indiquait qu’elle provenait d’un nid en République tchèque.

L’exposition regorge d’anecdotes étonnantes et parfois amusantes. L’histoire de la radio locale M103 de Medernach ressemble à un véritable scénario de film : un jeu du chat et de la souris entre un gendarme un peu trop zélé et un groupe de jeunes radioamateurs, à une époque où RTL détenait encore le monopole de diffusion au Luxembourg. Disons simplement qu’avec la loi sur les médias de 1991, l’histoire se termine bien. Rebaptisée R.O.M – Radio Organisation Medernach, et désormais dotée d’une licence officielle, la station bénéficie encore aujourd’hui d’un public fidèle et du soutien de la commune.

Petit budget, grand effet

Bien que l’exposition ne tienne que sur quelques mètres carrés et qu'elle soit conçue comme une installation pop-up, elle séduit par son amour du détail et ses nombreuses surprises. Elle démontre surtout que l’offre culturelle ne doit pas nécessairement être coûteuse. LEADER soutient « Laanscht eis Aerenz » en tant que mini-projet, avec une subvention de 4 000 euros. Sans l’enthousiasme et l’engagement de Bob Bintz – qui a lui-même fabriqué le mobilier d’exposition – et sans la participation active des habitants, qui ont fouillé greniers, tiroirs et cartons pour en ressortir des souvenirs parfois oubliés, cet hommage riche et vivant à un paysage fluvial et à ses habitants n’aurait pas vu le jour. Un projet qui montre comment LEADER peut être l’étincelle initiale de dynamiques collectives capables de fédérer et de faire vivre une région.

Texte : Martine Hemmer, photos : Caroline Kohl et Martine Hemmer