Michel Lucius se serait sans doute senti à l’aise parmi eux. Autour de Jos Bormann, ingénieur à la retraite, des habitants et habitantes engagés se sont réunis avec une même ambition : redonner vie au musée installé dans la maison natale du géologue luxembourgeois, à Reimberg. Pour porter ce projet, ils ont créé une association, Les Amis du Musée Michel Lucius.
« À une époque où de nombreuses associations peinent à assurer leur relève, une telle création est évidemment une excellente nouvelle », se réjouit Jos Bormann. Pour lui, elle représente bien davantage : il a enfin trouvé les compagnons de route qu’il espérait depuis longtemps.
Depuis de nombreuses années, Jos Bormann propose des visites guidées du musée. C’est grâce à son engagement bénévole que cet établissement n’a pas complètement disparu de la conscience collective. Il bénéficie désormais du soutien du projet LEADER „ Geschichteland : Muséeën am Wëlle Westen “. Ce projet de promotion culturelle dans la région est axé sur les nombreux musées ; il vise à les mettre en réseau, à susciter de nouvelles activités et à les faire connaître grâce à une communication professionnelle. La maison natale de Michel Lucius occupe ainsi une place à part entière sur la carte culturelle de la région.
Dès qu'on entre dans le musée, on se rend vite compte de tout son potentiel. Cette ferme soigneusement restaurée est un témoignage impressionnant de l'architecture villageoise. Des panneaux explicatifs et des vitrines racontent une vie hors du commun. L'exposition est de taille modeste, mais soigneusement conçue.




Au début des années 1990, l'État luxembourgeois avait acquis ce bâtiment situé au cœur du paisible village de Reimberg. „ Auparavant, il servait encore de logement privé, mais il était en très mauvais état “, raconte Jos Bormann. Pendant longtemps, sa future affectation demeura incertaine.
À l’initiative d’Emile Calmes, alors bourgmestre, des géologues et d’anciens proches de Michel Lucius fondèrent en 2001 l’Institut géologique Michel Lucius. L’association organisait des conférences, des colloques scientifiques et des excursions de terrain. Après sa rénovation, le bâtiment ouvrit ses portes comme musée en 2005. Mais au fil des années, l’activité de l’association s’essouffla. Jos Bormann resta bientôt presque seul à veiller à ce que la maison demeure accessible au public, au moins une fois par mois. Aujourd’hui encore, le musée ouvre le premier dimanche de chaque mois. Des visites guidées peuvent également être organisées à d’autres dates sur demande.

Un escalier escarpé mène à l’ancienne cuisine, où subsiste le foyer d’origine. À droite se trouve la petite pièce à vivre. Là où se déroulait autrefois la vie familiale, l’exposition retrace désormais le parcours de celui que l’on considère comme le père de la géologie luxembourgeoise.
Michel Lucius naît le 9 décembre 1876 dans une famille modeste. Son père travaille dans la carrière de Mertzig. C’est peut-être là que s’éveille la curiosité du jeune garçon pour les roches et les strates du sous-sol. Rien ne laisse pourtant présager qu’une existence digne d’un roman vient de commencer dans cette petite ferme de Reimberg.

Michel Lucius devient d’abord instituteur de village. « Pour pouvoir étudier à l’étranger, il devait commencer par mettre de l’argent de côté », explique Jos Bormann. En 1902, il part suivre deux semestres de cours à la Sorbonne, à Paris, avant de rentrer au Luxembourg. Ce n’est qu’en 1910 qu’il peut reprendre ses études de géologie à l’Université de Zurich. Il les achève par une thèse consacrée à la tectonique du Dévonien dans le Grand-Duché de Luxembourg.
Ce doctorat ne lui ouvre pourtant pas toutes les portes dans son pays. À son retour de Suisse, Lucius reprend d’abord son métier d’instituteur. Sa première mission géologique lui est confiée à Mondorf-les-Bains, où il supervise le forage de la source Marie-Adélaïde.
Une vie tout droit sortie des romans de Karl May
Peu après, son existence prend un tour inattendu. Lucius accepte un poste au sein d’une compagnie pétrolière à Bakou, sur les rives de la mer Caspienne. Il travaille ensuite à Grozny. Peu après son arrivée éclate la Première Guerre mondiale, qui rend son retour vers l’Europe occidentale de plus en plus difficile.
Après la révolution de 1917, Michel Lucius assiste de près aux bouleversements de l’histoire russe. Dans le Caucase, des combats éclatent pour le contrôle des zones pétrolifères, hautement stratégiques. Le géologue est témoin d’affrontements armés et de la réorganisation brutale de toute une région. L’exploitation pétrolière qui l’emploie passe sous administration soviétique. Il racontera plus tard cette expérience dans une série d’articles publiée par le Tageblatt sous le titre « Was ich in Sowjetrussland erlebte », « Ce que j’ai vécu en Russie soviétique ». Lorsqu’il regagne enfin le Luxembourg, Michel Lucius est malade et sans ressources.
Il semble pourtant se rétablir rapidement. La même année, la Ville d’Esch-sur-Alzette lui confie une étude sur les moyens de garantir son approvisionnement en eau pour les décennies à venir. Pour Lucius, la géologie n’est pas seulement une discipline académique : elle constitue une connaissance pratique du territoire et un outil d’aide à la décision politique.
En 1924, il est nommé conseiller géologique de la jeune République turque. Sa mission consiste à rechercher des gisements de pétrole, de charbon et de minerais métalliques. Les récits de l’époque le décrivent comme un homme de terrain infatigable. Accompagné d’une petite équipe et de bêtes de somme, il parcourt les reliefs difficiles d’Anatolie. Le jour, il travaille sous une chaleur accablante ; la nuit, il dort sous la tente. À Ankara, il enseigne également à l’université.
Malgré le prestige dont il jouit en Turquie, Michel Lucius rentre au Luxembourg en 1933. Commence alors la période qui établira durablement sa réputation dans son pays : celle de l’inventaire géologique systématique du Grand-Duché. De 1936 à 1961, il dirige le Service géologique de l’État, nouvellement créé.



Une grande partie de ce que le public découvre dans la seconde section du musée repose sur les travaux accomplis durant ces années. Il y est question de couches géologiques, de tectonique et de fossiles, mais aussi de l’importance très concrète que ces connaissances conservent dans notre vie quotidienne.
« L’eau potable est le sujet qui me tient particulièrement à cœur », confie Jos Bormann. Il souhaite notamment faire comprendre aux enfants et aux adolescents à quel point cette ressource est précieuse, mais aussi leur expliquer le chemin parcouru par l’eau avant de jaillir du robinet.
Le plaisir de transmettre des connaissances
Jos Bormann a acquis par lui-même les connaissances géologiques nécessaires à ses visites guidées, ce qui ne lui a pas posé de difficulté grâce à sa formation scientifique et technique. Ses nouveaux collaborateurs, Karsten Küpper et Dirk Leistico, qui l’accompagnent ce jour-là à travers le musée, ne sont pas non plus des spécialistes. Ils se considèrent avant tout comme des médiateurs. Leur objectif est de rendre accessible au grand public l’héritage scientifique de Michel Lucius et d’expliquer pourquoi il compte encore aujourd’hui parmi les personnalités les plus importantes du Luxembourg. Ils sont déjà en contact avec le „ Naturmusée “, qui les aidera à classer les documents existants et à créer de nouveaux supports pédagogiques.
Parmi les œuvres majeures de Michel Lucius figure la carte géologique du Grand-Duché. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages de référence. Mais son activité ne s’est pas limitée à la recherche et à la cartographie. L’État a sollicité son expertise pour de grands projets d’infrastructure, notamment la construction des barrages d’Esch-sur-Sûre, de Vianden et de Rosport, ainsi que pour la canalisation de la Moselle.
Jusqu’à un âge avancé, Michel Lucius donnait des conférences et publie des articles spécialisés. La géologie était pour lui bien plus qu’un métier. Son œuvre consistait à rendre le sous-sol luxembourgeois lisible, aussi bien pour l’État et les communes que pour le grand public.
Le fait que sa maison natale soit désormais appelée à redevenir davantage un lieu d’échange et d’apprentissage collectif lui aurait sans doute plu. Car Michel Lucius n’est jamais parti à la retraite, comme le souligne Jos Bormann : „ On raconte qu’il est décédé à son bureau, à la direction des „ Ponts et Chaussées “, à l’âge respectable de 85 ans. “ Texte et photos : Martine Hemmer
Contacter l'association : Jos Bormann, e-mail borjo@pt.lu, tél. 621292107